Précarité alimentaire : les citoyens passent à l'action
Comment construire des réponses durables à la précarité alimentaire ? Le séminaire annuel du réseau AUPA, organisé le 16 octobre 2026, a mis en lumière deux expériences menées l'une à Paris 18ème et l'autre à Bondy (93). Leur point commun : replacer les habitants au cœur des décisions, de la mobilisation citoyenne jusqu'à la structuration de nouvelles initiatives alimentaires.
Réunis autour de 40 participants, les acteurs du réseau Agricultures Urbaines et Précarités Alimentaires (AUPA) ont partagé leurs expériences et leurs réflexions sur le droit à l'alimentation. Au fil des échanges, une conviction s'est imposée : lutter contre la précarité alimentaire ne consiste pas seulement à développer l'aide alimentaire, mais aussi à agir sur l'environnement alimentaire des territoires et à donner aux habitants un véritable pouvoir de décision.
Partir du terrain
Céleste Arditi et Émilie Martin d'Action contre la Faim (ACF) ont présenté une démarche construite à partir d'un diagnostic territorial de l'environnement alimentaire, élaboré avec les associations, dans le 18ème arrondissement de Paris. Le territoire cumule en effet une forte précarité alimentaire et une offre importante de solidarité, portée par un tissu associatif et citoyen particulièrement actif.
L'objectif est de partager un état des lieux commun et de sensibiliser les habitants au droit à l'alimentation, notamment à travers des ciné-débats et des arpentages. En juin 2026, un banquet populaire et solidaire organisé au jardin des Traverses a réuni plus de 200 personnes, marquant une première étape de mobilisation.
À Bondy, le LAB3S concentre son action sur le nord de la ville, qui compte environ 12 000 habitants et affiche un taux de pauvreté de 40 %, au sein d'une commune de 50 000 habitants. Avec Alim'Bondy, l'ambition est d'agir sur l'ensemble du paysage alimentaire local, au-delà des seules actions ponctuelles.
«On va mettre en place une méthodologie participative où ce sont les habitants et les acteurs qui vont nous dire ce dont ils ont besoin », explique l'équipe. Les Labos CAP permettent ainsi de faire émerger collectivement constats, analyses et propositions.
Une tonne commandée
Cette concertation a notamment débouché sur la création d'un groupement d'acheteurs citoyen. Depuis son lancement au printemps 2026, une cinquantaine d'habitants l'ont rejoint. Au moment du séminaire, la cinquième vente venait d'être organisée et le volume de produits commandés avait dépassé une tonne.
Depuis un an, 140 personnes ont participé au moins une fois à la démarche, dont une cinquantaine à plusieurs reprises. Pour les porteurs du projet, l'enjeu est désormais de faire vivre collectivement le groupement, de répartir les tâches et de favoriser l'autonomie des participants.
« Si on avait voulu monter une caisse, un comité en cinq mois, on aurait pu le faire. Est-ce que ça aurait perduré ? Est-ce qu'il y aurait même cette même qualité, cette même implication ? », interrogent les intervenants. Le temps long est ainsi revendiqué comme une condition de réussite.
Mesurer les impacts
Autre temps fort du séminaire : la présentation de la thèse de Pauline Leroux, menée au sein de la Chaire Agricultures Urbaines avec le soutien de l'ARS Île-de-France. Ses travaux portent sur l'évaluation multidimensionnelle des innovations sociales liées à la sécurité alimentaire durable.
Trois terrains seront étudiés : la régie agricole de Villejuif (94), Alim'Bondy (93) et le PAT de la Plaine aux Plateaux (78 et 91). À partir d'enquêtes qualitatives et ethnographiques, l'objectif est de construire avec les acteurs un outil d'évaluation participatif, utile à la décision et à l'évolution des pratiques.
Changer de regard
En conclusion, Christine Aubry, directrice de la Chaire, a rappelé l'importance de la mise en réseau et du partage des expériences entre territoires. Elle a également souligné la montée en compétence des personnes en situation de précarité, tout en appelant à « faire monter en compétence les autres ».
Un message essentiel pour déconstruire les préjugés sur les choix alimentaires des personnes précaires : l'accessibilité monétaire reste, de très loin, le premier déterminant de la précarité alimentaire.
Ces expériences rappellent aussi que la lutte contre la précarité alimentaire ne peut être déconnectée de la production agricole. Quelle place donner aux fermes urbaines, aux régies agricoles et aux producteurs locaux dans les politiques alimentaires de demain ?
C'est aussi à cette articulation entre agriculture et alimentation que les prochaines échéances politiques devront répondre.







