img_3326-less-1024x683 L'AgroCité de Gennevilliers

L’agriculture urbaine connaît un regain de popularité conséquent en France depuis le début des années 2000, mobilisant à la fois les pouvoirs publics et les acteurs privés et associatifs. La recherche universitaire n’est pas restée de marbre face à ce qui semble s’affirmer comme une tendance durable au sein de la ville. Toute entreprise de recherche débute par la définition de son objet : qu’est-ce que l’agriculture urbaine ? Sous ses faux-airs de simple formalité, cette question soulève de nombreux enjeux qui ont été étudiée par Manon Navarro au sein de son mémoire en sciences politiques intitulé « Les enjeux de la définition de l’agriculture urbaine en France ». Elle nous en présente ici les principaux points.

Une question en apparence simple : qu'est-ce que l'agriculture urbaine ?

À l’image des projets qui fleurissent sur l’ensemble du territoire, les définitions de l’expression « agriculture urbaine » se sont multipliées avec le temps. Moustier et Fall en recensaient une dizaine en 2004. Les sources de ces divergences se concentrent autour de trois éléments. Le premier est la difficile délimitation du périmètre urbain, conséquente à l’étalement urbain. Le deuxième tient à la protéiformité des formes et des méthodes de l’agriculture urbaine. Le dernier porte sur la multifonctionnalité de cette activité. En effet, l’agriculture est, en règle générale, avant tout définie par sa fonction principale: nourrir. Or, la fonction alimentaire n’en est qu’une parmi tant d’autres (sociale, écosystémique, ...) en ce qui concerne l’agriculture urbaine.

Une absence de consensus révélatrice d'enjeux au coeur de la définition de l'agriculture urbaine

Malgré des efforts pour une convergence vers une définition extensive, on constate la complexité à définir l’agriculture urbaine, car celle-ci est porteuse d’enjeux. Considérer que tout à la fois l’agriculture urbaine est une forme d’agriculture à part entière, et qu’elle a sa place en milieu urbain et périurbain, emporte des conséquences sur la conception même de l’agriculture et de la ville. Ainsi, dans ce mémoire, nous nous sommes demandés dans quelle mesure la définition de l’agriculture urbaine participe à redéfinir respectivement l’agriculture et la ville, ainsi que leur relation.

« Considérer que tout à la fois l’agriculture urbaine est une forme d’agriculture à part entière, et qu’elle a sa place en milieu urbain et périurbain, emporte des conséquences sur la conception même de l’agriculture et de la ville. »

Méthodologie de recherche
Connaissant les limites des éléments livrés en matière agronomique et de la dimension transnationale de ce sujet, cette étude vise à fournir les clés essentielles de compréhension du sujet d’un point de vue sociologique. Les recherches effectuées reposent sur la réalisation d’un stage de deux mois en 2019 au sein de la direction de l’Action Territoriale de Toulouse-Métropole, où j’étais chargée de la modélisation d’un projet d’agriculture urbaine dans un quartier politique de la ville.
De même, divers entretiens ont été réalisés auprès d’agents publics travaillant au sein de Toulouse-Métropole sur la question de l’agriculture et de l’alimentation, mais aussi de Christine Aubry, ingénieure-chercheuse spécialisée en agriculture urbaine, ou encore d’une militante écologiste travaillant fréquemment avec les élus et agents métropolitains toulousains. Aucun entretien auprès d’agriculteurs urbains ou de leurs représentants professionnels n’a pu être effectué. Les citoyens ont été intégrés à cette réflexion via un sondage sur la représentation de l’agriculture urbaine diffusé sur les réseaux sociaux.
Ce travail s’appuie également sur la consultation de publications scientifiques, de documents administratifs et d’articles journalistiques.

Conclusions du mémoire

La ré-interrogation de l’agriculture au prisme de l’agriculture urbaine

Nous avons pu constater que la résurgence de l’agriculture urbaine au début des années 2000 en France s’explique avant toute chose par la politisation et la médiatisation du fonctionnement du système agro-industriel. La représentation de ce dernier devient particulièrement négative dans l’espace public, entraînant une remise en cause des pratiques agricoles dites “conventionnelles”. La politisation de l’alimentation et de l’agriculture devient alors double. D’un côté, les consommateurs rejettent l’agriculture “conventionnelle” et deviennent des consomm’acteurs, privilégiant une production locale, perçue comme saine, et commercialisée en circuit court. De l’autre, des acteurs extérieurs au monde agricole décident d’investir ce secteur afin de proposer des modèles alternatifs à celui dominant qui, selon eux, incarne les dérives du capitalisme. L’agriculture urbaine devient alors une forme de résistance au système agro-industriel, un cadre et un outil d’expression de l’ambition politique de ces néo-agriculteurs et de ces consomm’acteurs.

Ces phénomènes, dans une certaine mesure exogènes au monde agricole, parviennent à pénétrer ce champ et à influencer les logiques qui le régissent. L’affirmation progressive de la figure de l’agriculteur urbain conduit à l’institutionnalisation du dialogue avec l’agriculteur rural au sujet d’une transition possible vers un nouveau modèle de production agricole et de consommation alimentaire.

« L’agriculture urbaine devient alors une forme de résistance au système agro-industriel, un cadre et un outil d’expression de l’ambition politique de ces néo-agriculteurs et de ces consomm’acteurs. »

Le questionnement de la Ville à l’aune de sa relation à l’agriculture - notamment  urbaine

Cette réinterrogation de l’agriculture au prisme de l’agriculture urbaine est avant tout le fait d’urbains. De facto, le rapport de l’agriculture à la ville s’en trouve changé, et réciproquement. Désormais des projets à ce sujet prennent racine chez les particuliers et dans les espaces publics. Cette dynamique récente contraste avec la tendance de long terme qui avait relégué progressivement l’agriculture au ban de la ville. Cette dernière était perçue comme une source de nuisances pour les citadins et une ennemie du développement urbain dominé par les enjeux économiques.

Néanmoins, rattrapés par la vulnérabilité croissante du système urbain aux aléas climatiques et par l’engagement alimentaire des habitants, certains acteurs politiques locaux ont décidé de construire une politique alimentaire et agricole. Dans le cas d’espèce, l’agriculture, notamment urbaine, réinterroge les enjeux du développement de la ville et permet d’introduire des concepts jusque là peu présents dans la réflexion sur l’aménagement de l’espace urbain: la durabilité et la résilience. À ce titre, l’agriculture urbaine est un instrument de politique publique pour le décideur et son administration. En cela, la multifonctionnalité et la protéiformité de cette activité ne suffisent pas à son efficacité. Cette dernière dépend du cadre de gestion dans lequel elle s’inscrit, des objectifs qui lui sont assignés et des moyens qui lui sont associés. L’agriculture, notamment urbaine, réinterroge les enjeux du développement de la ville et permet d’introduire des concepts jusque-là peu présents dans la réflexion sur l’aménagement de l’espace urbain: la durabilité et la résilience.

Le mot de la fin

Nos objets d’études sont aussi vivants que les êtres que l’on cultive, au sens littéral comme métaphorique. Étudier leurs évolutions de manière transdisciplinaire est aussi souhaitable que nécessaire, car ce serait un gage d’une réflexion actualisée.

Référence

NAVARRO, Manon. Les enjeux de la définition de l’agriculture urbaine en France. 2020